Pour un autre logiciel économique et politique des gauches européennes
Au cours du Sommet européen des 28 et 29 octobre derniers, les chefs d’Etats et de gouvernements ont pris des décisions. Que faut-il en penser ? Que disent-elles de l’état de l’Europe ?
Saluons tout d’abord le fonds européen de stabilisation financière (dit « anti-crise »). Créé le 10 mai dernier, il sera pérennisé. Doté de 450 milliards d’euros, il jouera le rôle d’un FMI européen. L’idée d’une solidarité financière – sans pour autant absoudre chacun de ses responsabilités – progresse donc. C’était une revendication des gauches européennes. Mais alors que le FED va racheter plus de 600 Milliards de titres publics pour soutenir la croissance américaine, n’oublions pas que ce fonds n’est qu’un mécanisme de secours soumis à des conditions drastiques (comme le montrent les exigences envers la Grèce) et non un outil au service de la croissance. Et pourtant, que sa mise en place fut difficile ! Repassons le film. Le 9 mai dernier, en pleine crise des dettes souveraines, il a fallu que Barack Obama appelle Angela Merkel (rechignant à secourir de la Grèce) pour la persuader que la chute de la zone euro provoquerait celle du système financier occidental. En ce 9 mai, la fête de l’Europe a eu un goût amer. Nous avons pu constater qu’une fois de plus la solution n’est pas sortie de nous-mêmes, Européens, bloqués que nous sommes par la règle de l’unanimité et la faible croyance de nos dirigeants en l’Europe. L’impulsion régulatrice est venue des Etats-Unis, jetant une lumière crue sur l’échec de générations politiques qui prétendaient construire en Europe un modèle alternatif au capitalisme libéral d’outre-Atlantique. Mais au fil de ces 15 dernières années, les rêves de singularité européenne se sont envolés. Comme si l’Europe était fatiguée d’elle-même. « L’objet politique non identifié » dont parlait Delors est aujourd’hui au contraire bien identifié : il est devenu une zone économique pétrie des certitudes monétaristes diffusées dans le monde entier. L’Europe a renoncé à faire entendre son originalité, rendant les armes à la pensée économique unique. Elle s’est muée en terrain de jeu supplémentaire du conformisme dominant, devenant le premier de la classe de la rigueur et de la lutte contre l’inflation, par les voix répétées des Barroso ou des Trichet.
Là est bien le problème majeur. Les autres décisions prises lors du sommet européen sont d’ailleurs dans la droite ligne de ce conformisme économique organisé depuis la fin des années 70 : retour au pacte de stabilité par une cure d’austérité, pression sur les dépenses publiques, lutte contre l’inflation au risque de sacrifier la croissance, élargissement de l’arsenal répressif, installant ces politiques pour les trente prochaines années. De la peine, de la rigueur et des larmes. Et tout cela nous est asséné comme s’il n’y avait pas d’autre chemin possible. Alors, progressivement, le politique se retire, puisqu’il n’y a plus de choix possible. Une étape a encore été franchie au cours de ce sommet : la menace de suspension du droit de vote pour les pays contrevenant au Pacte de stabilité. Encore un mauvais coup porté au politique au profit des règles économiques figées sur lesquelles les peuples ne se sont jamais prononcés directement. Cette Europe de la règle sans le choix n’a pas d’avenir et ne peut que contribuer à une désaffection croissante de l’opinion vis-à-vis du politique.
Alors que faire ? Sortir les vieilles recettes : en appeler à une vigoureuse relance et au productivisme au mépris des déficits publics, de la finitude des ressources et du péril écologique ? Ce serait une aberration économique et écologique. L’avenir ne se fait pas à coup de passé. Sans doute faut-il nous aussi faire notre révolution et remiser au placard les croyances du siècle précédent. Les Trente Glorieuses sont derrière nous. Nous ne les ressusciterons pas à coup de relance keynésienne, désormais inefficace. Nous n’en disconvenons pas, il faudra assainir nos finances publiques, d’autant plus que le choc du vieillissement démographique aura des répercussions financières sur le long terme. Mais avec une autre méthode que l’austérité. Tous ces bons docteurs libéraux nous font penser aux médecins des siècles passés qui pensaient qu’en saignant leurs patients, ils les délivraient du mal alors qu’ils ne faisaient que les affaiblir. Nous devons aujourd’hui inventer une nouvelle médecine pour l’économie. Différentes solutions sont sur la table. Commençons par le recours modéré à l’inflation qui aurait l’avantage de grignoter la dette et les avantages des rentiers. L’économiste Dean Baker du Center for Economic and Policy Research estime qu’un « taux d’inflation de 3% permet de réduire en 10 ans de 26% le poids de la dette ». Poursuivons par le rachat par la BCE de la dette des Etats européens générée par la crise financière de 2008-2009 (et seulement celle-là dans un premier temps). Ceci équivaudrait à émettre une dette publique européenne. Continuons en desserrant l’étau des marchés financiers, en permettant à la BCE de prêter directement aux Etats-membres à des taux plus convenables.
Mais assainir ne suffira pas. Il faudra s’engager dans une véritable stratégie de création de richesses « new age ». Où est le plan européen des technologies de l’environnement ? Où est l’ambition européenne d’investir l’économie numérique ? Quand nous lancerons-nous dans la compétition pour faire émerger les Apple, IBM et autres Google européens de demain qui seront les leaders dans l’innovation ? Quand accepterons-nous de définir et de protéger l’intérêt européen avec une politique industrielle offensive, et un souci d’indépendance énergétique et donc diplomatique ? Créer la richesse, d’abord. Ensuite la redistribuer. Cela signifie qu’il nous faudra avoir l’ambition d’un nouveau partage des richesses et pour cela d’une nouvelle forme d’entreprise qui réinvente la propriété collective, le bien commun ou la coopération, qui distribue autrement les salaires pour éviter une longue récession. En effet, les mécanismes déflationnistes ne proviennent pas uniquement des choix monétaristes de la BCE et de la rigueur de l’Allemagne. Ils sont avant tout organisés au niveau d’entreprises et de marchés qui ne voient les salaires que comme des coûts et non du pouvoir d’achat. En un mot, il nous faut remettre la main sur un système économique qui s’est retourné contre ceux dont il devait améliorer le sort. Poussons l’harmonisation fiscale par une assiette commune d’imposition sur les revenus financiers ou de la rente, permettant aux Etats de compter sur de nouvelles recettes. Poussons la création d’un salaire minimum par pays. Poussons la hausse de salaire en fonction de la situation économique des pays, à l’image de ce que préconise le texte commun PS/SPD. Donnons enfin corps à notre modèle social actuellement bien décharné.
Face à des droites qui n’ont que l’austérité, la croissance molle et l’intergouvernementalisme à nous promettre, trouvons la formule d’un progressisme à l’heure d’un monde nouveau. Car c’est bien d’un monde nouveau dont il s’agit et pas seulement de nouvelles règles économiques. Nous ne ferons pas l’Europe de demain avec les idées d’hier.